Au
gré des rencontres et des événements,
une interview
par e-mail...
Cinq questions pour découvrir une personne,
pour accueillir
un témoignage..
Mlle
Klervie LE VERGE
Klervie
est originaire de Landerneau dans le Finistère.
Elle a fréquenté le réseau
mennaisien par des séjours d’été
comme jeune puis animatrice.
Elle prépare actuellement un DU (diplome
universitaire) en "conception et conduite
de projet dans le champ de l'action interculturellle
et humanitaire". C'est une branche du CIRFA
(Centre International de Recherche et de Formations
Appliquées).
Klervie
est en stage pendant 6 semaines avec L'association
"Aux Captifs, la Libération"
avec laquelle le réseau a tissé
quelques liens l’an dernier, et plus récemment
pour l’animation du Noël des gens
de la rue.
Chaque semaine, elle nous livre ses impressions...
1ère
semaine :
L'association "aux captifs la libération"
a pour mission de venir en aide aux gens de
la rue, entre autre dans le 16ème arrondissement.
Cette semaine, j'ai donc pu m'apercevoir de
la difficulté des gens de la rue à
se réinsérer dans la vie sociale.
Il y a beaucoup de choses qui m'ont frappé
:
- En particulier, nous avons rencontré
lors d'une "tournée rue" de
nuit au bois de Boulogne, un groupe de jeunes
roumains qui avaient entre 14 et 17 ans, nous
leur avons présenté l'association,
bien qu'avec la barrière de la langue
ce soit difficile. Lorsque nous avons quitté
le bois de Boulogne pour rentrer, nous les avons
vu, séparés à 5 mètres
les uns des autres adossés contre la
barrière et attendre… attendre
le client… Ce monde de la nuit est vraiment
un autre monde...c'est choquant, c'est dur,
entre les prostitués étrangers,
les travestis, les pères de famille et
ceux qui font ça pour payer leurs études…
Je me pose plein de questions : comment l'on
peut vraiment agir pour les aider à sortir
de ce cercle vicieux ? …
C'est un peu flou dans ma tête tout cela
encore, il me faut le temps de comprendre. Je
découvre ce monde, en m'apercevant que
quand on est dans la galère et que l'on
s'installe dans un quotidien où "tout
est facile" parce que l'argent rentre et
que c'est ça qui nous sauve pour vivre,
on a du mal à s'en sortir. Pour se faire
une place dans la société quand
on a été marginalisé, il
en faut du courage et du cran pour y arriver…
N'hésitez pas à
témoigner ou a poser des questions, c'est
toujours intéressant d'y réfléchir
ensemble.
2ème
semaine :
«
Aux Captifs, la libération » est
une association de loi 1901, crée par
un prêtre, le Père Giros, décédé
en Novembre 2002. Cette association possède
un caractère religieux : « Envoyés
par l'Eglise au milieu des pauvres, au milieu
des gens de la rue, nous voulons témoigner
de la tendresse de Dieu qui donne paix à
tous les hommes». Cette association travaille
donc avec des gens qui vivent de et dans la
rue : prostitué(e)s, SDF, jeunes étrangers,
toxicomanes.
Pour
ma part, je travaille dans une de ces antennes,
dans le 16ème. Je travaille dans deux
structures : un club de prévention, pour
les jeunes de 14 à 21 ans qui sont pour
la plupart en situation de prostitution. Ils
sont pour la plupart aussi d'origine étrangères
et sans-papiers. Je travaille dans une autre
structure aussi pour les personnes au dessus
de 25 ans en situation de demande de RMI, et
SDF pour la plupart. Ces derniers sont domiciliés
à l'association.
Mon travail consiste aussi à faire des
tournées-rue : c'est à dire que
nous allons rencontrer les gens dans la rue
soit à pied, soit en camping-car (le
soir). Le lieu d'intervention est le bois de
Boulogne. Je rencontre surtout des gens en situation
de prostitution masculine, en particulier des
jeunes, parfois et même souvent mineurs
et qui ne parlent parfois pas français,
des travestis et parfois des transsexuels. Si
j'ai choisi de faire ce stage, c'est tout simplement
que je ne connaissais pas ce public d'une part
et que je trouvais intéressant leur façon
de fonctionner d'autre part.
L'autre jour, nous avons eu une réunion
avec l'équipe des permanents et les volontaires,
sur le thème de l'évangélisation
: comment est-ce que les personnes allient leur
foi avec leur travail soit de salariés
ou de volontaires ?. Cette réunion m'a
beaucoup touchée, voir bouleversée
et m'a fait me poser beaucoup de questions,
puisque je suis actuellement en recherche spirituelle
et que je ne sais plus vraiment où me
situer.
Nous avons lu les Béatitudes, puis nous
avons commencé la réunion. Je
vais tout simplement relevé ce qui m'a
semblé important à réfléchir.
« Aller leur dire qu'ils sont importants
pour nous et pour le Seigneur ».
« Une chose qui me marque, c'est
"Heureux les pauvres de coeur,
car le Royaume des Cieux est à eux ".
C'est la seule phrase des Béatitudes
qui est au présent. Nous sommes appelés
à être pauvres. »
« Etre pauvre de coeur, c'est plein
d'espérance »
« Quand une personne me pose la question
:[ pourquoi
vous venez me voir ? ],
je lui répond : [ parce
que ça me fais du bien de te voir, car
tu es important pour moi ]».
« Le seul fait de venir en disant
: "Ton Créateur t'aime",
cela le relève dans sa dignité
».
« La rencontre avec ces personnes
nous fait nous poser des questions : [
l'impuissance, à quoi je sers ? est-ce
que c'est nécessaire que je vienne ?
]mais c'est l'échange, la rencontre
qui sont importants, le simple fait de rentrer
en relation avec quelqu'un ».
Petite réflexion sur
les lois au niveau la prostitution, en France.
Depuis la loi sur la sécurité
intérieure du 13 Février 2003,
les personnes en situation de prostitution ne
sont plus considérées comme des
victimes mais comme des auteurs de délits.
Cette loi a prévu la fusion entre le
racolage actif et passif. Le nouvel article
225-10-1 du Code Pénal dispose que «
le fait, par tout moyen, y compris par une attitude
passive, de procéder publiquement au
racolage d’autrui en vue de l’inciter
à des relations sexuelles en échange
d’une rémunération ou d’une
promesse de rémunération est puni
de 2 mois d’emprisonnement et de 3750
Euros d’amende ».
Toute personne autorisée à séjourner
en France peut se voir retirer sa carte de séjour
temporaire des lors qu’elle a commis un
crime ou un délit tels que le proxénétisme
ou le racolage. En outre, une autorisation provisoire
de séjour peut être accordée
à toute personne en situation irrégulière
qui porte plainte ou témoigne de faits
de proxénétisme. Cette autorisation
de séjour doit permettre de protéger
la personne jusqu’au procès de
son proxénète. Cela veut donc
dire que lorsqu’une prostituée
se fait arrêter et qu’elle refuse
de contribuer à faire la vérité
sur les réseaux, elle risque une sanction.
Une telle logique conduirait même à
appliquer la même solution aux femmes
battues, aux hommes et femmes victimes de viols,
aux enfants victimes de pédophilie, qui
éprouvent des difficultés à
porter plainte !! Une dernière information
: il n’y a pratiquement aucune structure
pour protéger les personnes prostituées
de leur proxénètes en France.
Souvent, il faut les amener en Italie !!!
Plus je fais de stages, de
centres de vacances, plus je m’intègre
à des associations ou à des projets,
plus je m’ouvre au monde, plus ça
me donne envie de m’engager complètement
pour des causes (en particulier humanitaire
ou sociale). Je pense que mon envie de m’engager,
pour aider les gens, pour les accompagner, ou
pour leur faire goûter à tout ce
qui touche au loisir, vient en particulier de
l’éducation que j’ai reçue.
S’engager est pour moi très important.
En effet, commencer quelque chose et aller jusqu’au
bout est une chose essentielle que je veux faire
dans ma vie. D’une part cela permet de
se rendre compte de ce qui se passe dans notre
société et d’autres part,
de réagir par rapport à ça
et d’essayer de faire en sorte d’améliorer
les choses, même si parfois on se sent
impuissant.
L’impuissance est quelque chose de difficile,
car on se sent inutile, mais c’est seulement
un sentiment. Pour moi, rien n’est inutile
même si on ne voit pas le résultat
tout de suite. C’est au fur et à
mesure, au bout de quelques mois, voir quelques
années que le résultat peut apparaître.
Et justement, il ne faut pas laisser tomber,
mais persévérer, car tout ne dépend
pas de notre personne, mais de la personne aussi
avec qui l’on est.
Dans ce stage c’est ça qui est
le plus difficile pour moi… ne pas perdre
espoir et toujours se dire qu’à
un moment tout ce que j’entreprends paiera.
Donner de soi, être soi-même, se
remettre en question, être à l’écoute
de l’autre, et savoir recevoir de l’autre
(car souvent on reçoit plus de l’autre
que ce que l’on donne soi-même,
même si on ne s’en rend pas compte)
: c’est ça que je veux vivre dans
ma vie !!! Alors que nous soyons jeune ou un
peu plus âgé, il faut s’engager
pour ce à quoi on croit et ce à
quoi on veut croire !!!
Lors de mes permanences auprès
des personnes sans domicile fixe, j’ai
rencontré une jeune femme, enceinte de
6 mois. Un jour, je lui demande comment va son
bébé. Elle me répond qu’il
va bien. Je lui demande alors si elle a fait
des examens, et elle me répond qu’elle
a eu des rendez-vous, mais qu’elle n’y
est jamais allée ; alors je lui propose
de reprendre un rendez-vous et d’y aller
avec elle. Cette femme a déjà
deux enfants, placés par la DDASS. Apparemment
elle a quelques contacts avec eux, mais ne les
voient pas ou presque jamais. Elle vit dans
un squat, ne touche pas le RMI, n’a pas
de sécurité sociale, et fait la
manche pour vivre. Son bébé, n’est
pas celui de son copain du moment.
Pour prendre rendez-vous je téléphone
dans l’hôpital où cette femme
me dit qu’elle est inscrite pour sa grossesse,
mais aucune trace de dossier pour ce bébé
là. Je téléphone dans d’autres
hôpitaux, rien du tout non plus…Alors
que faire !! Au bout de 6 mois, elle n’a
fait aucun examen et n’est pas inscrite
pour accoucher. Je téléphone donc
dans un hôpital public de Paris et demande
à avoir une assistante sociale pour savoir
comment faire puisque sur Paris, il n’y
a plus de place jusqu’à Septembre
pour accoucher...
Celle-ci se souvient de cette femme, puisque
elle avait accouché dans cet hôpital
pour ces deux derniers enfants. Elle me dit
: « C’est un gros dossier ,
où en est cette femme ? Veut-elle de
son bébé ? que faites-vous pour
elle à l’association ?».
Je lui répond : « Non elle
ne veut pas de son bébé, elle
n’est pas en demande en ce qui concerne
l’aide qu’on pourrait lui apporter
à l’association, elle ne vient
pas au rendez-vous qu’on lui donne, elle
se dispute tout le temps avec son ami, n’a
aucune hygiène de vie, elle n’a
pas conscience du danger pour son enfant ».
L’assistante sociale hésite, car
c’est un cas lourd à prendre en
charge et elle me dit que son bébé
lui sera retiré directement à
l’accouchement, vu qu’elle ne veut
pas trouver de logement.
Ce qui me bouleverse, c’est que cette
femme n’a plus conscience de son corps,
que la galère l’a tellement atteinte,
qu’elle ne sait plus qu’il faut
prendre soin d’elle et de son bébé.
Mais dans ce cas là que peut-on faire
: viendra t’elle au rendez-vous que j’ai
pu avoir avec l’assistante sociale ?
Est-ce que ce n’est pas non assistance
à personne en danger que de la laisser
dans la rue avec son bébé sans
savoir si celui-ci va bien ? Là j’ai
un grand sentiment d’impuissance, car
c’est à cette femme de décider
et de venir ou non au rendez-vous, mais a-telle
conscience de tout ce dont moi j’ai conscience
? Je ne crois pas, tellement la vie dans la
rue c’est dur et tellement c’est
la survie qui importante : manger, dormir et
vivre comme on peut. Tellement la vie dans la
rue, ça détruit une personne,
ça lui fait perdre conscience d’une
« certaine morale »… Je n’arrive
même pas à pouvoir essayer de penser
pour elle, car c’est impossible de savoir
ce que les gens de la rue vivent tellement ils
sont détruits… Et surtout, il ne
faut pas juger et ça aussi c’est
difficile… car on ne comprend pas, c’est
sûr, mais nous ne sommes pas eux…
Après cinq semaines de stages, je me
rend compte que c’était dur de
voir vraiment la réalité des choses.
Ce n’est pas mon stage qui a été
difficile, mais surtout ce que j’ai pu
voir, observer et me rendre compte. Ce monde
est un monde vraiment à part et l’on
ne peut pas imaginer vraiment ce qui se passe
autour de nous.
Cette période aura été
vraiment enrichissante, voire parfois bouleversante,
et je suis contente avant de recommencer 5 semaines
aux Captifs en Avril de pouvoir m’arrêter
afin de prendre du recul. Tellement tout cela
m’a touché, je me suis rendue compte
à la fin de mon stage, que je n’agissais
plus en tant que professionnelle dans certaines
situations, mais en tant que personne humaine
et que j’étais trop dans l’affectif
avec les personnes et que ça pouvait
devenir dangereux...
le temps de prendre de la distance, de relire
ce que j’ai vécu pendant un 6 semaines,
pour repartir en avril, avec un projet en tête
pour les jeunes roumains…
pleines d’espoir et l’envie d’être
là pour les autres, je repars enrichie,
grandie, moins naive…
et j’aimerais que les gens puissent s’engager
dans des associations comme cela, donner un
peu de son temps pour aider les personnes dans
le besoin, car le bénévolat et
le volontariat sont importants, voire essentiels
pour le bon fonctionnement des associations
comme « Aux captifs, La libération
». Que chacun puisse donner un peu de
soi pour améliorer le monde, améliorer
ce qui se passe tout près de chez vous
!!!